quelques reflexions
Le deuxième article de Claude Duboc amène quelques réflexions de ma part que vous trouverez à la suite.
Outils et modes d'emploi ?
À mon sens, les référentiels en terme de compétences à acquérir sont un lieu commun aux enseignants que nous sommes afin de fixer des repères.
Certains critères de réalisation mériteraient peut-être d'être plus développés et pour d'autres d'être mieux définis.
Mais s'attacher à définir une méthode serait à mon avis réducteur et aboutirait aux standards avec ses avantages mais aussi ses limites en terme de liberté pédagogique.
Par contre, tout outil, aussi intéressant soit-il, s'il n'est pas accompagné d'un mode d'emploi peut-être détourné de son but, entraînant des dérives, voir devenir dangereux.
Cela s'applique aussi bien à un outil comme une tronçonneuse qu'un outil pédagogique comme un référentiel de formation ou un livre pédagogique.
Les contenus de formation qui composent l'architecture des référentiels de formation de la
FFESSM sont également des outils.
Mal employés, ils peuvent également conduire à des dérives.
Comme pour tout outil, il pourrait être utile de rédiger un mode d'emploi fixant leur cadre d'utilisation et limites.
Confronté à la même problématique lors de l'écriture des ouvrages dont je suis l'auteur (1), j'ai rédigé des modes d'emplois pour tenter de limiter ce risque.
Une conception de la formation durant toute la vie du plongeur ?
À mon avis, la conception de la formation du plongeur dans le temps, comme on la connaît aujourd'hui mériterait d'évoluer.
Dans un monde en pleine mutation et pour des champs de compétences aussi variés que l'on peut rencontrer en plongée ( la physiologie, la physique appliquée à la plongée, les premiers secours, le matériel, la réglementation...) il me semble plus concevable d'envisager la formation que sur le plan de la formation initiale.
De mon point de vue, la formation devrait est envisagée sur toute la vie du plongeur mêlant formation initiale, formation par alternance et formation continue.
Un subtil mélange de ces trois ingrédients outre le fait d'éviter le bachotage que l'on rencontre parfois, d'actualiser les compétences, favorisant l'évolution de chacun, permettrait la remise en question et le développement d'expériences.
Je suis persuadé que le déni en cas d'accident que j’ai décrit dans un article dans Subaqua (2) est à mettre sur le compte d'un certain manque d'ouverture d'esprit avec le fameux: "l'accident n'arrive qu'aux autres".
Quand on est dans une démarche de formation continue, on est obligé de se remettre en question pour apprendre.
Sauvetage et capacité d'adaptation du plongeur ?
À mon avis, c'est la richesse du répertoire des mises en situation du plongeur, dans des contextes variés, qu'il pourra vivre dans sa pratique et en relation avec ses prérogatives qui pourront l'aider à développer sa capacité d'adaptation.
De mon point de vue, les gestes techniques importent peu, mais c'est l'objectif final qui est primordial.Bien évidemment, certains repères clefs s'imposent. Comme par exemple, le maintien de l'embout en bouche lors d'un sauvetage.
Mais à mon avis, l'apprentissage du sauvetage en plongée ne peut pas se réduire à l'apprentissage de gestes techniques. Le contexte et les conditions de réalisation tiennent une place prépondérante dans le développement de la capacité d'adaptation.
À ce titre, les situations réelles de sauvetage peuvent varier à l'infini dans leur scénario.
Des études en neurosciences montrent que le meilleur moyen de préparer des pratiquants à des situations à risques comme on peut les rencontrer dans certains sports de pleine nature est de développer chez eux un "répertoire adaptatif" le plus proche possible des situations qu'ils pourraient rencontrer, mais bien évidemment avec une certaine progression et dans un contexte sécurisé.
Pour prendre une image, un conducteur habitué à conduire dans une
région sèche est-il préparé à la conduite sur route mouillée, verglacée
ou enneigée ?
Conduire dans des conditions météorologiques variées ne pourra que
développer sa capacité d'adaptation. S'il part habiter en région
montagneuse, il aura tout intérêt à apprendre à adapter sa conduite
dans ces nouvelles conditions.
Comme je l'ai déjà exprimé à la suite du premier article de Claude,
dans le domaine du sauvetage, le développement possible de stéréotypes
qui pourraient entraîner dans un contexte stressant d'accident, une
réaction inappropriée, voir dangereuse est à mon sens préjudiciable.
C'est la raison principale pour laquelle je pense que la
DTH dans sa
forme actuelle doit évoluer.
Dans cette logique, il est à mon sens tout à fait envisageable de proposer un répertoire étendu de scénarios réalistes en matière de sauvetage, dans des contextes variés, pour développer la capacité d'adaptation de l'apprenant.
Au niveau de l'évaluation des capacités en relation, on pourrait très bien envisager des scénarios dans chaque espace d'évolution qui correspond aux futures prérogatives du
plongeur évalué en autonomie ou en conduite de palanquée.
Pour un plongeur
Niveau 4: évaluation dans l'espace médian (zone de 0 à 20 mètres) mais aussi dans l'espace lointain (zone de 0 à 40 mètres).
Le candidat tirerait au sort un scénario d'incident ou d'accident sans le connaître à l'avance. Une banque de scénarios avec leurs critères d'évaluation pourraient être proposés aux membres du jury au début d'une session d'examen. Une liste issue de cette banque serait sélectionnée par les membres du jury.
Ces "scénarios réalistes" seraient joués par un des deux examinateurs lors de plongées différentes (une par espace d'évolution). Ces mises en situation concerneraient l'ensemble de la gestion de la plongée. Le candidat devrait par exemple gérer un sauvetage avec tous les moyens qu'il juge nécessaire, selon la situation, jusqu'au navire, avec l'aide des gens à bord (qui seraient d'autres candidats assumant aussi cette tâche, à tour de rôle). Le chef de bord pourrait se mettre à leur disposition, en pilotant le navire, si nécessaire, pour aller chercher la palanquée, selon le contexte.
Pour ces derniers à bord, seraient évaluées des compétences en matière de premiers secours: se répartir les rôles, sortir une victime de l'eau, la déséquiper, aller chercher le matériel de premier secours, donner l'alerte....
On oublie trop souvent qu'un sauvetage est un travail d'équipe, au même titre que la chaîne de survie en secourisme. De plus un sauvetage ne se termine pas à l'échelle du navire dans la réalité.
Le candidat serait jugé sur la globalité des mises en situation tant dans l'eau qu'à bord du navire. Le facteur chance serait d'autant réduit et les examinateurs pourraient évaluer le candidat dans des conditions assez proches de la réalité.
Le cas de la
RSE ?
Certains éducatifs peuvent être préparatoires et développer certaines capacités utiles au plongeur comme l'aquaticité ou l'aisance.
Ils n'ont pas nécessairement de lien direct avec une application pratique directe.
À ce titre, je partage l'idée, que la RSE peut être un éducatif qui peut développer l'aisance en plongée. Mais ce dernier doit être mis en place dans de bonnes conditions de réalisation pour limiter les risques et avec des critères d'évaluation bien définis. La définition de ces conditions mériteraient à mon avis un développement dans les référentiels de formations qui sont de mon point de vue peut explicites sur le sujet.
Une communication médicale devrait être prochainement présentée dans le cadre de la Société de Médecine et de Physiologie Subaquatiques et Hyperbares de Langue Française (MedSubHyp):
Analyse rétrospective des surpressions pulmonaires lors de RSE : Bénéfices / Risques ?
par M. Coulange (1), J.M. Gourbeix (1), J.J. Grenaud (2), C. D’Andréa (3), A. Henckes (4), J.D. Harms (3), G. Cochard (2), A. Barthélémy (1)
(1) Service de Médecine Hyperbare, C.H.U. Ste Marguerite, Marseille
(2) Ecole Nationale de plongée de la Sécurité Civile, ECASC, Valabre
(3) Service de Médecine Hyperbare, Groupe Hospitalier Sud Réunion, Ile de la Réunion
(4) Service de Médecine Hyperbare, C.H.U. de la Cavale Blanche, Brest
D'après les conclusions de cette étude très intéressante, la surpression pulmonaire serait d'autant plus grave que lorsqu'elle survient au cours d'une RSE. Sur cinq autopsies de surpressions pulmonaires en plongée,
trois semblent directement liées à une RSE. Il semble donc
indispensable que les moniteurs de plongée proposent une évolution de ces
pratiques afin d'éviter de faire courir un risque potentiellement
mortel ("bien que rare") aux plongeurs loisirs.
Cette étude s'intéresse qu'aux accidents de plongée ce qui est bien évidemment ce que l'on peut attendre d'une étude médicale. Il serait aussi intéressant de la compléter par une étude technique afin de connaître de possibles cas où une expiration contrôlée aurait permis de sauver des vies ou de sortir des plongeurs de situations dangeureuses. Ces considérations étant à relativiser en fonction du matériel utilisé par les plongeurs. En effet, aujourd'hui un deuxième détendeur de secours ou un octopus sont de plus en plus utilisés.
Une réforme: source de progrès ?
Comme Claude je pense que le changement ne doit pas être dicté par un phénomène de mode ou pour tenter de ressembler à un modèle dominant dans une recherche de conformisme ou pour faire illusion de modernité.
Une réforme doit être réfléchie, argumentée et être à mon sens guidée par des considérations liées à la sécurité ou la pratique.
Certains dirigeants nous ont parfois habitués à des "réformettes" semble-t-il pour laisser leur empreinte. Les "fins de règnes politiques" sont parfois propices à cette dernière volonté de l'homme de pouvoir.
Conserver certaines de ses spécificités n'a jamais été faire preuve de sectarisme, d'isolationnisme ou de protectionnisme.
Devrions-nous abandonner le français comme langue, sous prétexte que l'anglais est privilégié comme langue à l'international ?
Cela serait à mon avis oublier nos origines, notre histoire, notre culture, notre essence même.
Comme je l'ai déjà exprimé suite au premier article de Claude, de mon point de vue, c'est la diversité qui fait la richesse, même en plongée.
N'oublions pas la fable de Jean de la Fontaine concernant la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf (3).
À vouloir devenir comme le bœuf, la "grenouille française" risque de crever. Elle ferait mieux de cultiver ses spécificités, ses "richesses pédagogiques", en proposant une alternative, sans renier ses idéaux, plutôt que de vouloir ressembler au bœuf (courant dominant en plongée dans le monde).
Bien évidemment, c'est une caricature qui n'empêche pas de se remettre en question et d'évoluer dans certains domaines. Mais évoluer ne veut pas dire tout remettre en cause.
Quand à la citation
apocryphe adaptée de
Voltaire: "Je ne suis pas d'accord avec vous mais je me battrai pour que vous puissiez le dire" (
voir page 1), je la partage avec Claude.
Même si j'ai parfois des avis plus nuancés ou différents de lui, je ne peux que l'encourager à exprimer ses idées dans le cadre de ce débat et souhaiter que ce dernier ne soit pas pollué par des considérations qui semblent plus dictées par une stratégie électoraliste, à la limite du populisme qu'une volonté réelle de progrès et sortant par la même occasion le débat de son cadre technique.
Pour accepter de publier ses écrits avec certains de mes avis différents ou plus nuancés, il faut faire preuve d'une certaine ouverture d'esprit qui colle difficilement avec l'étiquette de "dinosaures" que certains voudraient faire porter.
Le jour où le président de la FFESSM du moment, comme directeur de la rédaction, fera la même chose en acceptant des avis différents du sien ou des débats dans Subaqua, on pourra dire que la Fédération aura atteint un âge adulte et que la démocratie aura progressé dans son mode de fonctionnement.
Denis JEANT
Quelques liens en relation avec les renvois du texte:
(1) Codes Vagnon de la plongée:
Présentation en ligne
(2) Un retard dans l'alerte en plongée:
Article de presse paru dans le magazine SUBAQUA n°194 de Mai/juin 2004.
6 pages : pages 58 à 63
Page de présentation et de téléchargement
(3) Fable de Jean De la Fontaine:
La grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf , Livre I , 3
Présentation de la Fable: La grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf
Présentation de Jean de la Fontaine dans Wikipedia